Philippe Constantin est né en 1944 à Monségur, de cela il gardera toute sa vie un peu de son accent, un penchant pour les Girondins de Bordeaux et bien sûr pour le vin (pas uniquement celui de Bordeaux), la tête de veau sauce Gribiche et tous les plats diététiques.
Philippe Constantin est mort en janvier 1996 d'une crise de malaria fulgurante à un retour d'Afrique. Il est mort "par arrêt de la vie". La phrase de Brel lui plaisait bien. Philippe laisse derrière lui deux filles, Laetitia et Calmy, une famille et de nombreux amis, hors et dans la profession. Il laisse sûrement aussi quelques ennemis mais il faut parfois se méfier des gens qui n'en n'ont aucun !
Pour tous, il restera un homme brillant, drôle, fantasque, visionnaire, engagé, parfois menteur génial et emmerdeur patenté. De lui, on peut aussi dire qu'il avait le plus bel accent français quand il parlait anglais (tel le fameux inspecteur Clouseau dont il emprunta le nom pour baptiser sa société d'édition). Il était aussi le seul patron de maison de disques à porter avec élégance le kilt avec une paire de "Converse" et le sarouel avec un blouson de cuir ! On se souviendra surtout de son amour pour toutes les musiques, de sa fougue pour les faire connaître et reconnaître. Cela peut sembler une évidence mais il est des évidences qu'il est bon de rappeler.
Amateur de jazz (collaborateur de Jazz Hot), il découvre le rock dans les années 60, il restera fidèle à ses premières amours mais s'ouvrira tout au long de sa vie à d'autres musiques : le reggae, le raï, la socca, la world music avant qu'elle n'ait un nom...
Politisé depuis le berceau il sera expulsé de la LCR pour utilisation abusive de la ronéo détournée pour assurer la promotion d'un concert de Jimi Hendrix !
Elève brillant il se targue d'avoir terminé dernier de sa promo HEC. A ce moment de l'histoire, se rappeler que Philippe Constantin était un formidable conteur.
Un autre de ses talents était sans nul doute sa capacité à constituer une équipe, à lui insuffler énergie et conviction. Il croyait passionnément aux artistes qu'il signait et son imagination était sans limite pour les défendre et les imposer. Il mélangeait sans vergogne, agit prop, promotion, lobbying, courriers incessants aux médias (de son amour pour la littérature il avait gardé une plume forte et acérée). Il imaginait sans cesse une forme de marketing alternatif (boîte de coton tiges pour les programmateurs de FM frileux, envoi du "Douce France" de Carte de Séjour à tous les députés...).
Son bagout, sa culture et son charisme, lui ont permis de traverser de manière atypique trente ans de production et d'édition musicale (Pathé, EMI Publishing, les Editons Clouseau, le démarrage de Virgin France, le renouveau de Barclay, les labels Nord Sud, Mango et Sankhara...). Il est difficile de réduire en quelques lignes sa carrière, aujourd'hui encore la liste des artistes avec qui il a collaboré est impressionnante, au moins autant que la qualité de leurs souvenirs.
Tintin, c'était à la fois la générosité, l'intime conviction, la mauvaise foi, l'humour, l'intelligence du coeur, l'engagement, l'avant-gardisme, le flair, une oreille exceptionnelle et une passion d'enfant pour les aviateurs !
C'est pour toutes ces raisons que nous savons qu'il ne sera jamais tout à fait remplacé et qu'il nous manque autant.
Ses compagnons de l'aeropostale musicale
1944 : Naissance à Monségur en Gironde. Scolarité à Monségur.
1962 : Arrivée à Paris, prépa HEC au Lycée Louis Le-Grand (il disait avec fierté qu'il était sorti dernier de sa promotion).
Fin des années 60 : Collabore à "Jazz Hot", "Rock & Folk", "Best" (où il s'occupe du courrier des lecteurs sous le nom de Peter Clafoutis), "Le Magazine Littéraire" et, (déjà) "Jeune Afrique".
1968 : Il entre chez Pathé Marconi où il gère la moitié du catalogue international. Catalogues "Impulse" et "Blue Note" et Pink Floyd, Canned Heat, Pete Brown (ex Cream), Deep Purple, Paul Mc Cartney, Leonard Cohen.
1973 : Il est nommé à la tête des Editions Pathé et obtient l'autorisation de faire des productions. Il rencontre Etienne Roda-Gil qui lui fait comprendre que "la ligne de démarcation ne passe par l'anglais contre le français mais par la musique et le sens".
Il signe Roda-Gil, Rachid Bahri, Gérard Manset, Jacques Higelin, Nicolas Peyrac... Il signe également le catalogue Virgin.
1978 : Encouragé par Richard Branson, il quitte Pathé pour créer sa propre maison d'édition "Clouseau". Higelin, Téléphone, Starshooter... le suivent dans cette aventure. Deux ans après, Patrick Zelnik le rejoint pour créer avec lui Virgin France. En dehors du catalogue anglais de Virgin plus que florissant (on est en pleine vague Punk), Constantin signe Rita Mitsouko, Daho, Marquis de Sade, Carte de Séjour (Rachid Taha), Stephan Eicher, Fela, King Sunny Ade...
1985 : Alain Lévy, alors PDG de Polygram, décide de relancer le label Barclay et en propose la direction à Constantin. En 5 ans, il y aura la renaissance de Balavoine et Lavilliers, les succès d'Elli Medeiros, Stephan Eicher, Mory Kante, L'Affaire Louis Trio, Alain Bashung, Caroline Loeb, Carte de Séjour, Luna Parker, Noir Désir... sans oublier les artistes internationaux : Communards, Los Lobos, Carmel, Fine Young Cannibals, Run DMC...
1990 : En accord avec Alain Lévy et Chris Blackwell (Island) qui avaient noté son goût pour les musiques "d'ailleurs", il quitte Barclay pour créer Mango France, il y signera Angélique Kidjo, Salif Keita, Ismael Lô...
1994 : Toujours chez Polygram, il démarre le label Sankara (du nom d'un révolutionnaire du Burkina Faso "Pays des hommes intègres") également dédié à la world music.
Philippe est décédé en janvier 1996.